L’intelligence artificielle peut devenir un levier puissant de bien commun, à condition de rester arrimée à des besoins réels, à des garde-fous éthiques solides et à une gouvernance qui ne laisse pas seuls les grands acteurs privés définir ce qui est « bon » pour la société.
Des usages concrets au service des personnes
L’IA montre déjà sa capacité à améliorer des services publics essentiels lorsqu’elle est déployée pour fluidifier des démarches administratives ou réduire les délais d’instruction des demandes, par exemple pour l’obtention de permis municipaux pendant et après la pandémie.
En automatisant une partie de l’analyse des dossiers et en s’appuyant sur des assistants virtuels spécialisés, des procédures qui prenaient des mois peuvent être ramenées à quelques semaines ou quelques jours, ce qui renforce la confiance dans les institutions locales.
Dans le champ de la gestion des risques climatiques, des plateformes combinant réseaux de capteurs, modèles d’IA et expertise météorologique permettent d’anticiper plus finement les trajectoires de tempêtes et d’optimiser les décisions d’évacuation ou de déploiement d’équipements de déneigement, avec un impact direct sur la sécurité des populations.
L’usage de données satellitaires couplées à l’IA aide aussi à protéger la biodiversité, qu’il s’agisse de suivre les déplacements de baleines menacées dans le Saint-Laurent ou de cartographier les migrations d’animaux pour mieux préserver leurs habitats.
Une promesse globale pour l’éducation, la santé et le climat
À l’échelle internationale, l’IA est souvent présentée comme un catalyseur de développement capable de contribuer à une grande partie des objectifs de développement durable, notamment en améliorant l’accès à l’éducation, la qualité des soins et la résilience face aux catastrophes.
Les politiques publiques cherchent ainsi à tirer parti des technologies numériques et de l’IA pour renforcer l’éducation à la santé, soutenir l’apprentissage numérique ou anticiper les risques de catastrophes naturelles, tout en accompagnant les États dans la montée en compétences et dans la mise en place de cadres juridiques appropriés.
Des formations sur l’IA et l’État de droit, ainsi que des recommandations internationales sur l’éthique de l’IA, visent à assurer que ces outils restent au service de l’humain plutôt que de s’imposer comme une fin en soi.
L’idée d’une IA « humaniste » repose sur une utilisation qui réduit les inégalités d’accès au savoir et à la culture, au lieu de creuser le fossé entre territoires ou groupes sociaux déjà défavorisés.
Les angles morts du discours « AI for good »
Parallèlement à ces promesses, la multiplication des projets estampillés « AI for good » par les grands groupes technologiques s’accompagne d’un flou sur ce que recouvre exactement le « good » invoqué.
Le terme devient un mot-valise facilement mobilisé pour des opérations de communication ou de « greenwashing/socialwashing », sans définition collective ni critères d’évaluation robustes du bénéfice réel pour les populations concernées.
Cette ambiguïté est d’autant plus problématique que de nombreux projets à vocation humanitaire ou écologique reposent sur des systèmes très consommateurs de données et d’énergie, alors qu’il existe parfois des solutions plus sobres, par exemple des dispositifs de détection d’incendies fondés sur des caméras simples et des algorithmes légers.
Certains programmes menés dans des pays du Sud soulèvent aussi des critiques de « technocolonialisme », lorsque l’IA est déployée sans prise en compte suffisante des contextes locaux, avec des logiques d’extraction de données et de main‑d’œuvre qui reproduisent des rapports de domination anciens.
Des cas documentés montrent que des projets d’IA prétendument protecteurs peuvent, en pratique, porter atteinte aux droits fondamentaux, par exemple lorsque des systèmes de prédiction exploitent des données intimes pour identifier des adolescentes supposées à risque de grossesse précoce ou lorsque des partenariats négligent la protection de données biométriques de populations vulnérables.
Ces dérives illustrent le décalage entre l’affichage altruiste et l’absence de cadres suffisants pour encadrer la collecte, l’usage et le partage des données dans les contextes humanitaires et sociaux.
Vers une IA réellement orientée « bien commun »
Pour que l’IA serve effectivement le bien commun, plusieurs conditions apparaissent centrales : définir collectivement ce que l’on entend par « bien », rendre ces critères transparents et mesurables, et évaluer systématiquement ce qui se serait passé sans le projet d’IA.
Cela implique de ne pas partir du principe qu’un système complexe est toujours la meilleure réponse, mais de comparer les alternatives, y compris des solutions techniques plus simples ou des réorganisations non technologiques.
Une gouvernance partagée, associant pouvoirs publics, société civile, communautés locales et experts, permet de limiter une approche « descendante » où quelques entreprises imposent leur vision et leurs modèles.
Les cadres éthiques internationaux et les débats publics sur la responsabilité humaine face à la puissance des algorithmes, comme ceux menés dans des rencontres dédiées à l’IA et à l’éthique en entreprise, contribuent à réaffirmer la primauté de la personne sur la technologie.
Mettre l’humain au centre
Au fond, l’IA au service du bien commun n’est ni une promesse automatique ni un slogan marketing, mais un horizon politique qui exige choix, renoncements et vigilance.
Lorsqu’elle est articulée à l’expertise scientifique, à la connaissance des territoires et à une éthique exigeante de la donnée, l’IA peut devenir un outil décisif pour concevoir des infrastructures plus résilientes, protéger les écosystèmes, renforcer l’éducation et soutenir les plus vulnérables.
Mais elle ne remplace ni la délibération démocratique ni la responsabilité des décideurs, qu’ils soient publics, économiques ou associatifs.
C’est en assumant cette responsabilité, plutôt qu’en se réfugiant derrière l’illusion d’une « solution technologique » à tous les problèmes, que nos sociétés peuvent orienter l’IA vers un véritable bien commun.


